Le lSP nous permet de nous dégager de nos histoires inconscientes. Mais c’est quoi au juste une histoire ? 

 

J’aime bien commencer par une définition. Et même, de préférence, par une définition étymologique.

Histoire ça vient du grec.  D’un Grec (bon, un Turc en fait), Hérodote, qui a donné ce titre à son bouquin. Historiai. Ce qui veut dire « les enquêtes ».

 

Or une enquête qu’est-ce que c’est ? C’est la synthèse d’évènements, de témoignages, d’indices pour former un récit cohérent.

L’histoire des histoires c’est que nous sommes immergés dans un monde vaste et complexe dont nous ne saisissons pratiquement rien, ce qui a tendance à nous inquiéter.

Ne pas comprendre ce qui nous arrive et l’accepter sans broncher ne fait pas parti de nos qualités

 

Nous vivons avec de la mémoire, avec une capacité d’analyse, avec un besoin vital de comprendre ce qu’il se passe. Pourquoi ? Pour adapter nos réponses au évènements et nous assurer survie, récompenses et bonheur.

 

Un exemple :

Si je suis un chien ou un tout petit bout d’homme et que je sors, tout nu ou tout poil sous la pluie, je vais être mouillé. Je peux apprendre ça, la pluie mouille. Il n’y a pas d’histoire, pas d’enquête.

Il y a une réalité : l’eau qui tombe du ciel.

Il y a une réalité qui lui fait suite immédiatement : je suis mouillé.

La prochaine fois, si je suis encore dehors tout nu tout poil sous la pluie je serai encore mouillé. La prochaine fois, si je vois qu’il pleut, je pourrais peut-être hésiter à sortir – et c’est déjà le germe d’une histoire.

 

Seulement voilà, le petit homme sort tout nu, se retrouve tout mouillé. Sa mère s’écrit, l’attrape à la volée, le sèche, le sermonne, lui explique qu’il ne faut pas, qu’elle n’est pas contente.

Voilà qu’un autre évènement du réel apparait et il suit, mais sans qu’il n’y ai de lien concret, l’eau qui tombe et la peau mouillée.

 

La pluie tombe, l’enfant est mouillé et une émotion envahit la mère. Une alerte se crée chez le petit et note est prise que sortir tout nu sous la pluie ça n’est pas bien, ça crée une panique, ça éloigne la sécurité, la récompense et le bonheur.

Pourtant ça n’est pas la pluie qui est source de panique. Parfois il pleut et la mère ne crie pas. Ça n’est pas la nudité, parfois il est nu et elle ne crie pas. Ça n’est pas non plus la peau mouillée, c’est bien elle qui, tous les soirs, le déshabille et le lave dans son bain. Où est le sens ?

 

Le sens n’existe pas dans les faits bruts. Il n’y a pas de causalité directe entre la pluie, le fait d’être mouillé et la panique de la mère.

 

Alors, puisqu’il n’y a pas de sens apparent, il va falloir enquêter, le découvrir ou même en écrire un.

 

L’histoire commence à se raconter, à son insu, dans le psychisme de l’enfant. Il s’est passé quelque chose et qui était désagréable, il doit donc enquêter pour pouvoir résoudre le mystère des cris de la mère et éviter que cela ne se reproduise.

Les prémices de l’histoire apparaissent : sortir tout nu sous la pluie, c’est mal.

Et l’histoire s’écrit et se renforce, s’enrichit, se développe. Quand il oublie ses bottes il se fait gronder. Quand il rentre trempé sa mère soupire, se fâche, se demande comment elle peut avoir un enfant si étourdi. Il apprend que ça ne se fait pas, que diraient les voisins – voilà un nouvel élément à ajouter à l’enquête, ce que pensent les voisins est important – pourquoi on ne sait pas mais on prend note – dans quel état sont tes vêtements, tu vas tomber malade, etc.

 

Quelques années plus tard, voilà l’histoire : Seuls les têtes en l’air, ceux qui ne font jamais attention, ceux qui ne prennent pas soin de leurs affaires ni de leur santé et se moquent bien de créer de la peine à leurs parents sortent sans parapluie un jour où le ciel est gris.

L’enquête a été celle de rassembler les expériences, les témoignages, les paroles de la mère, la sensation de l’eau sur la peau, le ciel gris, la peur, la colère et de les faire tenir en un récit cohérent. Quelque chose qui explique pourquoi cela se produit et comment je peux éviter que cela se produise à l’avenir.

 

C’est une histoire en ce sens qu’elle n’a qu’une réalité conditionnelle. Elle est conditionnée à une expérience particulière. En réalité, sortit tout nu sous la pluie ne veut rien dire. Ni qu’on est tête en l’air, ni qu’on est téméraire, ni qu’on est fou, ni qu’on est sage. Cela dépend entièrement du contexte.

L’expérience d’un gamin élevé au cœur de l’Amazonie sera sans doute bien différente. Et le petit qui danse sous la pluie après un épisode de sécheresse, est-il un mauvais enfant qui désobéit ?

Les seuls éléments du réel sont : quand l’eau tombe du ciel et que je me tiens nu sous la pluie, je suis mouillé. Voilà des faits. Que je sois au cœur de l’Amazonie, dans une rue de Paris ou aux portes du désert, cette réalité est la même.

 

L’histoire, c’est l’interprétations des faits mis en récit.

Et c’est parce que nous les vivons non plus comme des récits mais comme des faits que nous commençons à confondre l’interprétation et le réel. Alors nous devenons des soldats, des disciples, des défenseurs de notre vision du monde, quand nous croyons défendre la vérité.

Alors nous tremblons quand quelqu’un choisi de vivre différemment, quand les scandales révèlent la supercherie, quand nous comprenons que nous avons quitté le monde du réel pour le monde des histoires, que nous avons vécu calfeutré dans nos croyances.

 

Les histoires sont tellement bien enracinées en nous que nous nous confondons avec elles.

Entreprendre de s’en défaire c’est accepter la mort de ce que nous pensions être notre identité.

Et être prêt à rencontrer qui nous sommes vraiment.

 

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