Nos histoires sont-elles des ennemis ou des alliés ?
Nos histoires forment l’architecture de notre rapport au monde. Elles peuvent être néfastes ou bénéfiques. Elles peuvent être des portes, des chemins, des murs, des labyrinthes.
Le souci est qu’elles sont inconscientes.
A celui qui ne sait ni ne voit, il est difficile de se diriger dans la bonne direction. Alors le plus souvent nos histoires sont comme des prisons. Elles nous contraignent dans une interprétation figée du monde. Et puisque nous ne les voyons pas, ne sommes pas capables de les changer ou de les contourner.
Quand nous nous heurtons à l’un de ces murs, nous le vivons comme une douleur, une injustice ou une menace et, ne voyant pas que la cause de la douleur est ce mur invisible, nous choisissons de penser que c’est celui qui nous y a conduit qui est le problème. La situation, la personne, l’objet qui n’a pas pu s’insérer dans notre labyrinthe intime et nous a obligé à en ressentir les limites, voilà l’ennemi.
Concrètement, petit homme a grandi, il a appris et intégré qu’on ne sortait pas sous la pluie sans son imper, ses bottes, son parapluie. Il l’a tellement bien inscrit en lui que c’est devenu un chemin unique. Il n’y a pas d’autres façons de faire. S’il oublie son parapluie, il se fustige, il rumine, il culpabilise « Mais quel idiot, je l’ai encore oublié, comment est-ce que je peux être aussi stupide ? maintenant je vais être trempé, de quoi j’aurai l’air devant mes collègues, merde ! »
L’ennemi, dans ce cas, c’est lui-même.
Il s’est mis dans une situation où la route était barrée. Parce que devant cette situation (la pluie), une seule réponse était acceptable : être préparé, être protégé. Comme il n’a pas pu répondre convenablement, en lui, inconsciemment, sont remontés tous les signes du danger. Toutes les peurs de sa mère qu »il a ressenti chez sa mère les fois,, où tout petit, il sortait tout seul et tout nu sous la pluie. Toutes les fois où il a eu honte, où il n’a pas compris, où il a eu peur lui aussi. Et pour ne pas être submergé par la pression, pour ne pas devoir vivre toutes ces angoisses, il va trouver un ennemi et le charger de tous les tords. Voilà, s’il va mal, c’est de sa faute à lui, l’ennemi c’est lui. Se détesté reste plus vivable, moins dangereux, que de vivre de plein fouet toutes les menaces et toutes les peurs que cet acte à ressuscitées.
S’il n’est pas porté sur l’autocritique, alors il trouvera un ennemi extérieur. C’est sa femme qui l’a distrait. Le gosse. Le chien. C’est ce temps qui change tout le temps. C’est son boulot qui l’accable.
Et si vous êtes observateur, vous verrez qu’en cet instant, il est en train d’écrire une nouvelle histoire, un mur de plus dans l’édifice. Une histoire qui dira « quand ma femme m’embrasse le matin, je suis moins vigilant, j’oubli ce qui est important, je ne dois plus l’embrasser (ou mon enfant, ou le chien, bref vous voyez l’idée)
Les histoires « positives » nous ouvrent sur le monde. Elles racontent les fois où ça s’est bien passé. Elles nous rappellent que lorsque nous avons essayé avec sincérité nous avons réussi, que quand nous avons fait preuve de gentillesse, nous avons reçu de la douceur.
Mais aucune histoire n’est bonne ou mauvaise, elle est contextuelle.
Si l’une de mes histoires dit que la gentillesse est la meilleure façon d’entrer en relation, et que je me retrouve face à un tigre affamé, cette belle histoire va très vite se terminer, et pas joliment.
Finalement, les histoires sont des supports, elles doivent nous permettre d’exprimer les plus librement et le plus justement possible nos aspirations, nos désirs et nos rêve.
Mais tant qu’elles sont inconscientes, ce sont elle qui façonnent nos désirs en s’assurant que chaque direction prise sera empruntée dans le respect des consignes édictées en vérités.
Est-ce que c’est grave ?
Oui.
Oui parce que si on ne fait le travail de se détacher des histoires et de les vivre consciemment, on reste mû par le programme de base, celui qui dit « va vers le bon, fuis le mauvais ».
Or, le bon devient de plus en plus compliqué à rejoindre parce que nous inscrivons chaque jour de nouvelles histoires qui nous disent « ne va pas par-là ». Chaque fois qu’un évènement malheureux est vécu il est interprété et sert de base à une nouvelle histoire, réduisant encore l’espace de liberté individuel.
Et même les histoires heureuses, puisqu’elles sont conditionnelles, nous oblige à suivre des chemins de plus en plus étroits pour accéder à ce qui est bon pour nous.
Regardez dans votre vie, qu’est-ce que vous faites qui vous rend entièrement heureux ? Sans une once de remord ou de culpabilité. Sincèrement heureux, de cette pure joie enfantine de faire quelque chose juste parce que. Pace que là votre désir vous a lancé dans cette direction.
Y a t-il encore des espaces de réelle prospérité dans votre quotidien ? où vous vous épanouissez. Où vous êtes amoureux. D’une activité, d’une personne, d’un instant.
Sans aucune petite voix en arrière-plan qui vous souffle que vous ne devriez pas, que si vous vous reposez dans un bon bain alors que le diner n’est pas prêt vous êtes fainéant ? Que si vous vous régalez de ce chocolat vous êtes trop gourmand.
Sans non plus que cela soit justifié parce que ça fait de vous une bonne personne.
Car si vous apprenez la peinture, faite une ballade ou embrassez vos enfants pour être une bonne copine, un bon père, une personne saine, alors vous ne le faites pas par désir mais pour apaiser la culpabilité, pour faire taire les histoires qui disent que vous n’êtes pas assez.
Qu’est-ce qu’il se passe alors si vous ne prenez pas conscience de ces histoires qui forment et façonnent votre vie ?
Soit vous entrez en guerre et vous vous épuisez Soit vous vous recroquevillez.
Soit vous décidez d’aller contre ce qui hurle en vous, vous affrontez, vous repoussez les limites vous sortez de votre zone de confort – et vous vous faite tellement de mal parce que même si ces histoires sont devenues votre prison, elles sont votre structure et vous protège du mauvais vers lequel il ne faut jamais, en aucun cas aller (et ça n’est pas une histoire de moral, c’est une histoire de système nerveux, d’évolution, de vie au sens organique).
Soit vous décidez de tout faire pour que rien ne hurle. Et vous chasser loin de vous tout ce qui pourrait heurter l’édifice de vos narrations. Vous condamnez les opinions contraires, vous réprouvez les façons de faire différentes, vous ne voulez pas discuter, vous faite ce qu’il faut faire et votre vie devient de plus en plus petite, il y a de moins en moins de place pour le nouveau, le surprenant, l’inattendu.
Dans le premier cas vous courrez à l’épuisement, au burn out, à la dépression.
Dans le deuxième vous allez vers les maladies auto-immunes, la solitude, la peur, l’angoisse, la méchanceté.
Mais tout le monde n’est pas malade, méchant ou dépressif. Tout de même, finir sa vie heureux, ouvert, souple de corps et d’esprit vous avouerez que ça n’est pas si fréquent.
Mais oui, bien sûr, il y a des êtres libres et des gens qui trouvent le chemin du dialogue en eux, qui défont les murs, écoutent les histoires et choisissent de vivre leur unicité par-delà les injonctions.
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