Jeudi 8 février 2024
Alerte orange sur Tahiti, tous les établissements publics sont fermés.
De mon balcon ça ne se voit pas.
La mer est grise, on voit qu’il y a de la houle. Rien à voir pourtant avec les tempête de Bretagne.
Une pluie toute fine sous un soleil stroboscopique.
Je n’ai pas commencé mon jeûne mais j’ai pourtant l’impression d’y être. Je detoxifie vite.
Peut-être que mon corps a pris l’habitude.
Moins de nourriture, plus de repos, que des choses saines, hop, on lance tout de suite la machine à nettoyer.
Peut-être est-ce signe de bonne santé, de meilleure santé, que les processus de nettoyage se mettent en place de plus en plus vite.
Côté mental, ça va.
J’essaye de me concentrer sur ce qui est au plus profond, ce qui est toujours beau, toujours aimant et sur ce que je veux.
J’hésite un peu quant à la stratégie. Dormir, lire, rester au lit comme je l’ai fait ces 2 derniers jours, ou bien faire du sport, marcher, bouger, produire même peut-être.
Je sens que de longue marche en nature seraient bien.
Mais le temps n’est pas de mon côté.
Et je suis objectivement épuisée.
Ça n’est pas le plus simple que de faire l’expérience de sa propre fragilité.
Si, conceptuellement, j’ai pu l’envisager, me réconcilier avec les mots et les idées de soumission, faiblesse, fragilité, en faire l’expérience concrète est une autre affaire.
Je suis une femme forte, j’allais encore écrire fille.
C’est qu’en étant fille je peux jouer à.
Je peux jouer au garçon manqué. Je peux être forte, courageuse, dominante, parce que fille c’est presqu’enfant. C’est pour de rire, c’est pour jouer seulement.
Être une fille c’est être joueuse.
Jouer à séduire, jouer à l’aventure – amoureuse, voyageuse, créative.
Être femme c’est affirmer quelque chose.
C’est porter une vérité sans se garder sous le coude la possibilité de jouer, de se jouer de, de faire comme si, de profiter, de louvoyer, de faire l’anguille ou la warrior.
Plus on est libre, plus on est défini. Plus on devient.
Plus on se ressemble.
Je suis femme.
J’en ai les attributs sexuels, sociaux et comportementaux.
Je suis femme et mère mais on peut être épouse et mère et rester fille.
Parce qu’on est femme, je crois, que lorsqu’on accepte pleinement d’être qui l’on est, fini de jouer.
Et si l’on garde de la fille une certaine bravoure aux accents bravaches, on est devant l’obligation d’être aussi faible, fragile, friable et limitée.
La fille joue d’une fragilité construite pour obtenir protection et avantages divers.
La femme fait face à sa fragilité réelle en la vivant de plein de fouet.
Je continue à n’être pas féministe pour un sou apparemment.
Je crois même plus fermement que la souffrance des femmes, l’injustice qu’elles subissent, découle en grande partie de cette incapacité de passer de fille à femme.
Il est impossible de vivre heureusement une vie de femme en restant fille.
Ça ne marche pas.
On ne peut pas être mère et guerrière et business woman, et belle, et forte, et intelligente, et gentille, et aimante, et prendre soin, et guérir. Pas en jouant. Pas en se tenant dans une pseudo-complétude qui refuse à corps et à cri d’exister par autre chose que par elle-même.
Il faut s’apprendre. Il faut se savoir exister par soi, pour soi, sans secours ni recours, mais en étant fille et seulement fille, avant d’être mère, épouse, employée. On devrait pouvoir apprendre à être avant d’avoir à faire.
On devrait avoir les balises et le soutien et la clarté de vivre son individualité féminine dans les moments de la première jeunesse.
Faire durer ces revendications à exister par soi seulement dans un contexte non adapté conduit nécessairement au mécontentement, à la colère, voire la haine.
Le système est merdique, le contexte est étouffant au lieu d’être structurant, c’est certain.
Mais nous n’en faisons rien de mieux en ne comprenant pas, en se laissant diriger par ces pulsions adolescentes du je pour je, du jeu de je.
Depuis un an je sens bien que le temps de moi touche à sa fin.
Depuis un an j’ai prévenu mon compagnon : je grandis, vivre avec un petit garçon ne va plus suffire.
Mais, ignorante et nimbée encore de mon regard de fille forte et libre, j’ai pensé, j’ai dit peut-être : si tu ne grandis pas, tu vas exploser en vol, tu ne pourras pas suivre.
C’est moi qui ai explosée.
C’est moi qui, devenant femme, doit faire l’expérience de mon immense fragilité.
Moi qui, privée à présent de mes jeux d’enfants, fait face à la somme démesurée de mes devoirs et responsabilités.
La liste est immense !
La charge mentale mais aussi les actions mais aussi les désirs, mais aussi la direction – royaume sous ma gouverne et seule à bord, capitaine et mousse et tout le reste.
Quand on joue ça va.
Quand on rajoute au jeu la foi et l’amour c’est facile.
Facile de faire tourner un business, élever deux enfants, gagner l’argent de la maison, assurer le ménage, construire les rêves et les projets, prendre soin de sa santé et de celles des autres.
Mais quand le jeu s’arrête, quand il ne s’agit plus de seulement faire l’expérience de sa toute-puissance enfantine, l’addition se paye et elle est salée.
J’ai dans mes placards, pour la première fois de ma vie, des petites pilules pour me préserver d’un effondrement trop grand.
Je ne les prends pas, je n’ai pas tout appris pour rien.
J’ai hurlé ma détresse et ma fatigue, j’ai rendu les clés de la baraque au petit garçon qui n’a pas su grandir, peut-être sont-ce les clés de son devenir d’Homme, peut-être les clés de son emprisonnement, ça ne me regarde plus.
Je dors. Je mange bien. J’aime infiniment, je ne cesse de m’émerveiller de cet amour qui continue de battre en moi, même quand tout mon corps lâche, quand les larmes ne s’arrêtent plus, quand la terreur m’enveloppe, même là, éternellement tenue, protégée, je peux faire l’expérience en toute sécurité.
L’expérience de ma fragilité, l’expérience de la femme, libre parce que limitée, totale parce qu’incomplète, vivant la nécessité absolue d’être complétée, d’être tenue, soutenue, de grandir avec et par autre chose que soi-même.
Si vous saviez comme j’en pleure, comme je maudit le ciel et la terre.
Comme je maudit cet amour qui ne s’éteint pas, qui ne me laisse pas glisser une bonne fois pour toute dans les ténèbres mais continue, insolent d’innocence et de pureté, de me montrer la lumière.
And so be it.
Merci ma belle… tu m’inspires encore et encore… Je vois aussi les jeux de la petite fille qui vus, font d’abord un peu mal parfois… et libèrent de l’espace à la fois… plus de liberté pour un mouvement fluide… je pleure souvent et laisse passer ❤️????????